Rencontre : Piergiorgio Milano

Dans le cadre de la préparation de son spectacle White Out, Piergiorgio Milano et son équipe tenaient une résidence d’une semaine à la MCFA. Cette nouvelle oeuvre s’inscrit dans une trilogie sur la montagne et mélange notamment danse et cirque pour un moment fort en émotions. L’occasion pour nous d’aller à la rencontre du metteur en scène !

Comment se passe la résidence à la MCFA ?

Ça se passe très bien, l’accueil est très chouette ! Les personnes sont à fond avec nous et nous soutiennent dans plein de choses sur tous les niveaux. C’est un accueil très chaleureux, humain, je pense que ça fait vraiment un bon point pour le lieu. On est arrivés lundi (le 4 janvier ; ndlr) et on a eu pleine confiance par rapport aux espaces, aux horaires de travail… Tout le monde est hyper flexible parce que c’est une semaine importante, c’est la dernière de ce travail du coup on essaye de tout bien cadrer parce qu’on n’aura pas d’autres possibilités plus tard. Je pense que c’était vraiment important. On a rencontré des gens qui ne nous ont jamais posé de problèmes et qui ont toujours été avec nous. Et c’est une belle salle !

Comment est née l’idée de ce spectacle White Out ?

Il fait partie d’une trilogie de spectacles sur la montagne. Le précédent se jouait in situ, sur des falaises, des murs d’escalade… C’était un spectacle extérieur et ça se jouait en vertical en mélangeant highline, danse verticale, agrès du cirque à grande hauteur… Ça se construisait autour du concept de l’escalade sportive. Après, j’ai voulu construire White Out dont le thème principal est l’alpinisme. Je dis trilogie sur la montagne parce qu’après j’aimerais bien avoir un tout dernier objet artistique à présenter en rue plutôt et qui aura pioché dans les deux projets mais c’est pour plus tard. Je voulais construire cette trilogie donc je me suis immergé complètement dedans et j’ai trouvé passionnante cette histoire d’escalade et d’alpinisme qui ont l’air très similaires au premier regard, on pense à la montagne mais il y a énormément de différences soit dans le geste, dans la technique, dans la personnalité, dans l’histoire des gens… C’est comme ça qu’est née l’envie de faire cette trilogie pour faire un objet artistique de l’escalade et un de l’alpinisme.

En plus, mon travail a toujours été un peu au croisement des frontières, je me suis formé en tant que circassien à Turin, à Toulouse, à Amsterdam et j’ai beaucoup travaillé en Belgique surtout comme danseur avec des gens assez connus comme James Thierrée. J’ai une formation de cirque appliquée dans la danse et quand j’ai commencé à créer mon travail, j’ai toujours eu ce flottement entre les deux mondes. Les spectacles sont difficilement classables dans une seule catégorie. Cette fois, j’avais vraiment envie d’essayer de faire ce truc un peu ambitieux qui est de mettre notre discipline qui n’avait rien à voir avec le théâtre et voir combien on peut vraiment réussir à l’intégrer au discours chorégraphique. C’est de là qu’est née l’envie de faire White Out. C’était un long parcours, presque deux ans de création très intenses avec énormément de gens qui sont passés sur le plateau. On intègre une discipline qui n’a pas sa place au théâtre à l’intérieur du langage chorégraphique et circassien et qui est le propre de l’espace scénique. Trouver ces liens, ce n’était pas évident et en même temps c’était hyper passionnant comme parcours, ça nous a ouvert plein de pistes, obligés à étudier, à agrandir nos connaissances, sacrifier des choses sur lesquelles on était plus confortables pour nous confronter à l’inconnu. Je suis très content du résultat, ce spectacle a une implantation cinématographique assez forte. On s’est inspirés de la construction des films.

Le point de départ, c’était de se dire « il n’y aura jamais de montagne dans le théâtre ». L’effort que le meilleur des scénographes ne pourra jamais faire, c’est partir d’espaces trop grands pour les réduire dans un espace fermé. En même temps, c’est la puissance du théâtre de faire travailler l’imagination du spectateur. Comment arriver à transporter les gens pendant 50 minutes à l’intérieur d’une montagne ? C’est ce qui a fait pousser le spectacle. En se confrontant à ça, on a beaucoup travaillé. On s’est inspirés des constructions filmiques pour voir comment faire vivre aux gens un drame d’alpinisme avec toutes ses contradictions, ses élans, ses espoirs, ses moments de joie, de folie, de courage… à l’intérieur d’une réalité qui est très dure et qui caractérise ce sport qui est souvent très profond dans la nature humaine plus qu’un jeu sportif en lui-même. C’est ça qui me plaisait beaucoup dans la différence entre les deux spectacles dans le sens où dans celui qui traite de la grimpe, on est plus sur un exploit physique que dans White Out, on est plus liés au parcours initiatique, à la communauté, au rapport avec les autres, au courage… La montagne, dans le premier spectacle, c’est la verticalité, le fait que le public se confronte à quelque chose de plus haut que lui. Ici, c’est le miroir de l’Homme. Tout le spectacle traite de l’ascension vers un sommet mais il n’y a aucun sommet sur scène, on n’en a pas besoin. Au-dessus d’une montagne, il n’y a rien de plus que ce qu’il y a en bas. On y trouve la personne qui l’a escaladée, c’est pour ça qu’il y a ce besoin de l’Homme de gravir ces sommets. C’est une espèce de quête vers nous-mêmes. C’est pour ça que le spectacle s’appelle White Out : la conquête de l’inutile, aussi parce que c’est le titre d’un célèbre bouquin d’alpinisme français (Les Conquérants de l’Inutile de Lionel Terray ; ndlr) mais à part ça, c’est vraiment le thème essentiel de la création : aller conquérir quelque chose en lui-même ne sert absolument à rien mais ça demande qu’on déploie énormément de force physique, mentale, psychologique, économique… et donc c’est vraiment une conquête de quelque chose d’inutile mais en même temps nécessaire parce que ça dit bien la façon de justifier les existences de ces personnages qui ont décidé de vivre pour la montagne. L’alpinisme ce n’était pas un sport, c’était une façon de vivre.

En alpinisme, le white out c’est la perte de repères d’espace et de temps. Du coup, est-ce qu’on ne peut pas établir un parallèle avec la situation que vit le secteur culturel en ce moment ?

Tout à fait, c’est une belle question ! J’ai une réponse qui passe un tout petit peu à côté dans le sens où je pense que cette résidence n’est pas la seule qui a lieu en ce moment en Europe et toutes les résidences qu’on a faites avant ont la volonté, que ça soit de nous artistes, des directeurs… qui ont épuisé la cause, de continuer à faire, de frotter ces lignes presque imaginaires entre ce qui est possible et ce qui est interdit pour ne pas complètement détruire ce milieu qui était déjà fragile et qui maintenant est vraiment presque sans espoir.

Je pense qu’on n’est pas dans le white out parce que les gens continuent à tenir une ligne. Je pense que la brume commence à devenir plus épaisse mais il y a encore des micro-points lumineux qui existent comme cette résidence qui permet de terminer un projet. On se dit qu’on le finit, qu’il y aura peut-être deux personnes qui le verront mais ces personnes, on espère, pourront le faire rebondir le jour où on pourra reprendre notre métier. Par contre, le parallèle que je trouve très fort avec ce spectacle, c’est cette histoire de conquête de l’inutile dans le sens où le théâtre en lui-même a été défini en tant qu’activité non-essentielle, comme quelque chose dont on peut vivre sans, qui ne doit pas être défendu à tout prix face au grand nombre de morts. Il y a des souffrances qui ont été générées ! D’un côté, j’arrive à comprendre la volonté de donner plus de moyens à d’autres parties de notre société et en même temps, le parallèle avec le spectacle, c’est que comme gravir une montagne n’apporte absolument rien donc on peut le définir inutile et en même temps c’est essentiel pour définir l’Homme en soi-même, l’être humain, tant qu’il n’y a aucune personne dans le monde qui n’est insensible à l’histoire de la montagne. Tout le monde gravit ses montagnes, c’est intérieur. Même un pêcheur, un facteur, quelqu’un dans un bureau, un livreur Amazon…! Cette idée d’inutile, ça devient quelque chose d’important pour l’Homme pour se reconnaître, s’identifier et se donner une raison d’être là, de souffrir des fois et de mieux comprendre sa joie. Le théâtre, c’est vraiment ça je crois, c’est quelque chose qu’on ne peut pas identifier dans un langage de production, de résultat final. On ne peut que le mettre dans la case inutile parce qu’il ne produira jamais rien qui nous donnera, dans le concret, quelque chose qui nous permettra de mieux vivre et en même temps, c’est essentiel pour que l’Homme puisse profiter de tout le reste, grandir, avoir un coefficient social et continue à évoluer en tant qu’être sensible et pas seulement pratique.

Tu espères pouvoir le présenter en salles ce spectacle-ci ?

On va être prêts ce dimanche (10 janvier ; ndlr) ! Donc à partir du lendemain, il suffit juste qu’on ait la possibilité et qu’on nous invite à jouer. Le spectacle est déjà prêt mais on se laisse encore trois jours (rires)

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