Rencontre : Patrick Masset

Né au Canada, Patrick Masset et le fondateur de la troupe T1J (comprenez Théâtre d’un jour). Entouré d’artistes pluridisciplinaires issus du monde entier, c’est depuis 1994 qu’il sillonne le monde avec ses créations. Actuellement en résidence à la MCFA, le metteur en scène prépare actuellement Les assassins, son tout nouveau spectacle. On évoque avec lui son travail, sa nouvelle œuvre mais aussi la crise sanitaire qui frappe le monde artistique de plein fouet.

Est-ce que vous pourriez présenter votre compagnie en quelques mots ?

En quelques mots ! (rires) La compagnie est basée à Vonêche (Commune de Beauraing), un petit village en province de Namur où on préfère soutenir les marchands d’armes que la Culture. Du coup ce n’est pas facile d’exister dans un tel contexte. On est une compagnie pluridisciplinaire donc je dis toujours que je fais des spectacles (et pas des spectacles de cirque) avec des gens de compétences diverses dont des circassiens, chanteurs, chanteuses, musiciens, musiciennes, acteurs, actrices, marionnettistes… On y mélange les compétences. Depuis 2008 la compagnie est « contrat-programmée » par la Fédération Wallonie-Bruxelles et on crée un nouveau spectacle en moyenne tous les deux ans. De manière générale, on tourne beaucoup mais nous ne sommes pour ainsi dire  jamais soutenus  dans notre travail de création. C’est un des plus importants soucis en Belgique francophone : les lieux de création tournent sur eux-mêmes ou sont de simples « vitrines » sans réelle personnalité artistique, car trop souvent dirigés par des administrateurs ! Bien sûr, certains nous achètent lorsque le travail est bon, mais un artiste demande du soutien en amont de la création et non pas quand tout va bien.

Et justement, pour préparer ce nouveau spectacle, vous êtes en résidence chez nous, à la MCFA ! Comment ça se passe ?

Franchement, même si ce n’était pas vous qui m’interviewiez (rires), c’est un rêve que de pouvoir disposer d’un théâtre pour soi, un plateau pareil, une équipe technique qui est disponible à 300%, un logement, un accès cuisines… C’est à la fois une chance unique, qui n’est possible que « grâce »  à la crise sanitaire qui impose la fermeture des théâtres. Et dans le même temps, ça me semble tellement normal d’enfin pouvoir travailler dans de vraies conditions professionnelles et d’occuper ces lieux désertés! J’espère  sincèrement que cette crise fera réfléchir l’ensemble des artistes et des décideurs sur les paradoxes de l’art vivant. Une question parmi mille autres : quel est le sens d’un Centre Dramatique subventionné s’il ne peut que fermer en période de crise ?

Ici, l’invitation de la MCFA donne tout son sens au travail artistique dans une vision plus organique et j’espère que nous pourrons creuser encore ce possible en « temps normal » avec d’autres partenaires, mais aussi avec les politiques, la FWB ?

Vous préparez un spectacle avec des comédiens internationaux, comment ça se passe en temps de confinement ?

Trois fois j’ai dit oui, trois fois j’ai dit non ! Non pas à cause de moi, mais bien à cause de la réglementation qui changeait constamment. J’étais persuadé qu’on ne ferait jamais cette résidence et puis on a finalement obtenu le feu vert du gouvernement une semaine avant débuter à  Marche. On a donc tous dû passer le test covid et créer une bulle .

On travaille avec bonheur depuis trois semaines avec l’aide précieuse des techniciens de la MCFA et la présence d’Anneminne qui a mis en place ce possible. Enfin du concret dans ce trouble généralisé.

Quand avez-vous commencé à créer ce spectacle ? Pendant le premier ou le deuxième confinement ?

Ecrire, ça fait plus d’un an et demi.  Dans mon travail de metteur en scène, j’écris une structure, quelques fois avec des moments très précis que je veux garder, et d’autres avec des moments ouverts. Ensuite, je le  partage avec l’équipe et eux me le traduisent dans leur langage physique – ici les portés acrobatiques. Bien sûr, au plateau, j’interviens énormément dans certaines propositions, choix, précisions, etc. L’essentiel est de trouver un langage commun et construire une « histoire » à partir des corps au service d’une narration « physique ».

En septembre dernier, une première résidence de trois semaines a eu lieu au Dommelhof/Theater op de Markt de Neerpelt qui soutient notre travail depuis le début.

Comment avez-vous vécu l’annonce du premier confinement ? Vous étiez en pleine écriture si je comprends bien ?

Mieux, on était en pleine tournée avec notre création précédente, « Strach – a fear song ». 

Et comment avez-vous géré cela du coup ?

Il y a deux facettes. La première est catastrophique car on ne joue plus. Près de  100 dates annulées dans des supers festivals internationaux… C’est une vraie catastrophe pour la cie, les artistes et les techniciens. Mais comme je dis toujours, il existe d’autres catastrophes bien plus violentes depuis bien plus longtemps comme celle de la pauvreté banalisée dans nos rues ou encore la situation intolérable des réfugiés en Méditerranée. Il y a un peu moins d’un mois, j’ai décidé d’arrêter la production de ce spectacle alors  qu’on aurait sans doute encore pu le jouer très longtemps. Mais je sais que pendant une voire deux saisons, les salles vont reprogrammer les spectacles qui ont été annulés donc ça veut dire qu’il faudra refaire une mise en marché, reprendre le travail qui aura perdu de son « actualité », … Ça c’est la face sombre, on a perdu une partie du sens de notre pratique.

L’autre face est assez paradoxale, c’est un cadeau ! C’est-à-dire que pour la première fois depuis trente ans, je peux m’arrêter, questionner le pourquoi et pas uniquement le comment. Et surtout prendre du temps pour moi. M’interroger sincèrement sur le fait de poursuivre ou passer à autre chose ? L’ écriture me tente énormément. C’est aussi repenser le « principe de création »,  réinventer  de nouvelles habitudes et transformer les anciennes. Je pensais aussi pouvoir prendre du temps pour rencontrer des pros, c’est-à-dire pas uniquement les acteurs et les gens avec qui on collabore habituellement mais plutôt les directeurs de lieux, le cabinet Culture, les politiciens, les ponces de la FWB, les centres culturels afin de les aider à comprendre ce qu’est une réalité de compagnie de cirque en FWB. Expliquer que moins de 2% du budget des arts vivants sont octroyés au cirque et à la rue (artistes, cies, lieux, festivals), ce qui est une véritable insulte quand on sait que depuis 2013 le cirque et la rue sont les secteurs qui se vendent le plus à l’international tous secteurs confondus !

Justement, comment voyez-vous le statut d’artiste en Belgique ? Est-ce que vous auriez un message à faire passer à nos politiciens à ce sujet ?

Là encore on nage en plein délire. Une majorité des techniciens du spectacle ont dû attendre 4 mois avant de pouvoir toucher leurs indemnités de chômage lors de la première vague. Vous rendez-vous compte ? Beaucoup d’artistes ont reçu des convocations afin de vérifier leur pro-activité à trouver du travail alors que les théâtres étaient fermés !

Un statut qui rende leur dignité aux artistes serait à mes yeux un signal positif de notre gouvernement car l’art est nécessaire à tout un chacun. C’est un des derniers espaces qui donne à chacun une chance égale d’appréhender le monde, soi et l’autre. J’adore citer (de mémoire) cette intervention du metteur en scène américain, Peter Sellars,  lors d’un Festival où je me trouvais :  « L’art est une goutte d’eau pure versée dans un océan définitivement pollué. C’est dérisoire. Mais cette petite goutte d’eau pure est indispensable à sa survie ».

Lorsque nos politiciens comprendront cette évidence au-delà des guerres politiques, du conflit nord/sud, des pressions des multinationales, des egos démesurés et des élections à venir c’est toute une génération  qui sera transformée. Un tel changement n’est pas une utopie, c’est juste rendre de la dignité à ceux qui préfèrent la vérité à la loyauté.

Quelles sont vos perspectives d’avenir ? Comment envisagez-vous la reprise des spectacles à court ou long terme ?

Il y a des pays dans ce monde où le covid n’existe pas en ce moment. Avec ma compagnie, je fais l’impossible pour aller jouer là-bas plutôt que de succomber à la tentation du virtuel. Le travail  de recherche/création et le public sont indispensables à notre pratique. 

Au moment où je vous parle, on travaille à Marche et c’est à côté de chez moi !  Mais dans le même temps je collabore avec une équipe artistique qui vient  des Pays-Bas, d’Allemagne, du Québec alors que notre « cordon bleu »  – Florence Lebailly qui cuisine pour nous –  vient d’un petit village voisin et privilégie le circuit court via des produits de saison et des coopératives locales, voir de la cueillette hivernale en forêt !

Contrairement à certains je ne vis pas mal ce grand écart . Notre travail artistique comme nos vies véhiculent bien des paradoxes.

La crise sanitaire est venue – pour un temps –  faire exploser toute cohérence. Notre devoir d’artiste est de reconstruire du sens et de permettre aux jeunes (et aux autres) de se projeter avec une énergie nouvelle et positive dans ce monde absurde et merveilleux où certains soirs quelques personnes se rassemblent dans le noir pour tenter encore une fois de reconstruire par le présent…

La photo en tête d’article est signée Anne Baraquin, merci à elle ! Les photos dans le reste de l’article sont signées MCFA.

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